Nourrir 10 milliards d’humains

01.02.2023 Le Prof. Dr Beat Reidy et son équipe de la Haute école des sciences agronomiques, forestières et alimentaires HAFL ont développé des formules pour calculer la concurrence alimentaire et la concurrence pour l’utilisation des surfaces entre humains et animaux. Ces outils quelque peu abstraits sont précieux dans les débats sur la sécurité alimentaire. Concrètement, ils aident à rendre les exploitations laitières suisses plus efficientes et respectueuses du climat.

Toujours prêts à échanger, curieux, coopératifs et ouverts. Les responsables d’exploitations agricoles auxquels Beat Reidy s’est adressé pour son projet de recherche lui ont fait forte impression. « Sur des sujets délicats comme les engrais azotés ou les surfaces de compensation écologique, les exploitant-e-s sont vite sur la défensive », indique-t-il.

« Dans notre recherche sur la concurrence alimentaire et la concurrence pour l’utilisation des surfaces, c’était différent : ils avaient envie de participer et voulaient connaître le bilan
exact de leur production alimentaire. »

Nourrir 10 milliards d’êtres humains

Pourquoi le projet a-t-il éveillé un tel intérêt auprès des agriculteurs et agricultrices ? Ce n’est pas un hasard si la recherche pour une production efficace de denrées alimentaires s’intensifie. À l’avenir, nous devrons en effet produire pour nourrir davantage de personnes sur une surface toujours plus réduite. D’après les prévisions de l’ONU, la population mondiale devrait atteindre les 10 milliards d’ici à 2050. La Suisse comptera alors plus de 10 millions d’habitant-e-s selon les estimations de l’Office fédéral de la statistique (OFS), à savoir presque deux fois plus qu’en 1990.

Nous utilisons toujours plus de ressources naturelles pour l’alimentation. Les besoins en produits animaux continuent de croitre dans le monde, tandis que les espaces disponibles pour leur production diminuent. Les vaches et autres ruminants peuvent transformer des nutriments qui ne sont pas utilisables par les humains en aliments précieux, par exemple l’herbe d’un pâturage alpin en lait. Mais si les vaches ne mangent que de l’herbe, elles produisent moins de lait. C’est pourquoi on leur donne aussi des concentrés sous forme de céréales ou de soja, soit des denrées que les humains pourraient consommer.
 

Portrait

Le Prof. Dr Beat Reidy a obtenu un diplôme d’ingénieur agronome à l’EPFZ, où il a rédigé sa thèse au sein du groupe Graslandwissenschaften und Ertragsphysiologie à l’Institut für Pflanzenwissenschaften. Après avoir occupé plusieurs postes dans l’économie privée et des institutions scientifiques, il a rejoint la BFH-HAFL en 2011, où il est aujourd’hui professeur en gestion des herbages et systèmes d’élevage de ruminants. Il a grandi sur une ferme du canton de Fribourg. Premier garçon de la famille après trois filles, il était prévu qu’il reprenne l’exploitation familiale. Il a préféré se tourner vers la science, mais gère aujourd’hui la ferme avec l’aide d’un responsable d’exploitation. Il y élève des vachesmères et des porcs et y produit des semences.

À l’avenir, nous devrons produire pour nourrir davantage de personnes sur une surface toujours plus réduite. Agrandir l'image
À l’avenir, nous devrons produire pour nourrir davantage de personnes sur une surface toujours plus réduite.

Mesurer le dilemme

Deux questions fondamentales se posent : profiterions-nous d’une plus grande valeur nutritive si nous consommions directement des aliments au lieu de les donner aux animaux (concurrence alimentaire) ? Dans quelles conditions est-il préférable de cultiver des pommes de terre ou des légumes au lieu d’aliments pour animaux (concurrence pour l’utilisation des surfaces) ?

Ces deux indicateurs – concurrence alimentaire et concurrence pour l’utilisation des surfaces – décrivent le dilemme entre la culture fourragère pour la production laitière et la culture vivrière pour l’alimentation humaine. Dans ce contexte, on parle aussi de « feed-food competition ».

«Jusqu’à présent, cet aspect n’a été que peu pris en compte dans l’évaluation des systèmes de production», indique Beat Reidy. « Vu la croissance attendue de la population mondiale, il est essentiel d’utiliser le plus efficacement possible les surfaces disponibles pour la production de denrées alimentaires. » Pour cela, il faut pouvoir mesurer cette « concurrence » entre humains et animaux.

C’est ce qu’ont réalisé Beat Reidy et son équipe de la BFH-HAFL, en collaboration avec Agroscope, centre de compétence de la Confédération pour la recherche agronomique : ils ont développé des formules pour déterminer la concurrence alimentaire et la concurrence pour l’utilisation des surfaces. Ils ont ensuite testé ces méthodes dans 25 exploitations laitières de toute la Suisse. « Nous devions intégrer dans nos calculs des questions complexes : quels surfaces : la plupart des exploitations pourraient produire plus de nutriments si elles dédiaient leurs terres aux grandes cultures plutôt qu’aux aliments pour animaux.

«L’économie laitière produit davantage de nourriture uniquement dans les régions de montagne, où la topographie est défavorable aux grandes cultures », poursuit Beat Reidy. Pourtant, la Suisse suit une autre direction : les exploitations laitières sont toujours plus grandes et se concentrent sur le Plateau. En 1950, le pays en comptait quelque 150'000, contre 28'000 seulement en 2000. Aujourd’hui, il n’en reste plus que 18'000 environ. Et si la quantité de lait est restée constante depuis 2000, celle de concentrés utilisés a doublé sur la même période.

Plus efficace et respectueux du climat

Dans le projet d’envergure « Klimastar », les fabricants de denrées alimentaires comme aaremilch, Emmi Schweiz et Nestlé Suisse veulent rendre la production de lait suisse plus efficace et respectueuse du climat. C’est là que les méthodes développées par la BFH-HAFL et Agroscope pour calculer les deux indicateurs de concurrence entrent en jeu. Concrètement, 300 exploitations laitières dans toute la Suisse reçoivent une analyse de leur empreinte carbone et de la concurrence alimentaire de leur lait. À partir de ces onnées, il est possible de définir des mesures. On peut réduire la concurrence alimentaire notamment en diminuant l’utilisation des concentrés ou en distribuant aux animaux des sous-produits alimentaires. Par exemple, les tourteaux d’extraction de colza, les pommes de terre fourragères ou les drêches de brasserie. Les progrès réalisés par les exploitations sont récompensés par des primes.

D’ici à 2028, elles devraient réduire leurs émissions annuelles de gaz à effet de serre de 12'000 t éq. CO2 et améliorer de 20 % la compétition entre alimentation humaine et animale. Le projet bénéficie du soutien financier de l’Office fédéral de l’agriculture (OFAG). Beat Reidy et son équipe assurent le suivi scientifique. Le Prof. Jan Grenz, enseignant en durabilité à la BFH-HAFL, y participe également. Avec son groupe, il s’occupe d’aspects liés au climat et à la durabilité. Ce qui promet encore de nombreux échanges passionnants dans les cours des fermes.
 

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Cet article fait partie du dernier numéro d'hiver de notre magazine infoHAFL.

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Rubrique: Recherche, Haute école spécialisée